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En quelques mots…

À 20 ans, Flavie a les responsabilités d’une femme de quarante ans. Milan, son père vieillissant, a la maladie d’Alzheimer. Flavie l’admire. Autrefois, il était un violoniste apprécié. Grand narcissique, il a consommé sa vie sans se préoccuper des dommages collatéraux subis par sa fille.

L’histoire est traitée du point de vue de la jeune fille. Flavie est une jeune adulte qui n’a plus de rêves car elle n’était pas préparée à ce quotidien effrayant. Ce trop plein de lucidité la submerge et elle se cogne à nouveau à sa solitude. Elle est réactive, emportée et peut paraître parfois antipathique. Elle puise là où il lui reste un peu de ressources.

Une autre vision de la maladie...

Je ne souhaite pas faire un film sur la maladie. Mais un film sur un père malade et sa fille, sujet à la fois plus petit et plus grand, plus particulier et plus universel.
De nombreux films traitent de la maladie. Le patient est toujours au centre de l’écran, tout converge vers son mal : soins, attentions, efforts ou désarrois des proches. Tous ceux qui ont vécu avec un malade atteint d’une dégénérescence neurologique savent que les choses ne sont pas si simples.

Dans chaque histoire de maladie, il existe des torts occasionnés involontairement, des réactions ambiguës, des aliénations ou des enfermements suscités par la douleur quelle soit physique ou psychique. C’est ce que je souhaite montrer dans DUO. J’aborde donc le thème de la dépendance du côté du soignant. Comment combattre le mal qui pénètre insidieusement Flavie ? Elle supporte à bras le corps ce père déclinant au sens propre comme au figuré. Devenue l’auxiliaire de vie de son père, Flavie n’a plus de lien social et devient addicte à cette relation qui devient un « DUO » – « DUO » c’est-à-dire deux en un. Comment dès lors qualifier cette relation : abnégation, dévouement, volonté de rattraper le temps perdu, courir après l’amour jamais reçu ? Sans doute. Pourquoi Flavie se sacrifie-t-elle à ce père qui n’a pas su lui donner de l’amour ? Aime-t-on ses bourreaux jusqu’à leur ressembler ? Flavie aussi est malade, affectivement. Mon autre envie est de ne pas enjoliver la vérité, le réel est bien là et il dérange. Le quotidien avec un vieillard en pleine dégénérescence est fait de crises de larmes, de rancœurs et de désolation. Nettoyer la merde, laver un corps dépouillé de sa chair, assurer les courses, les repas : tout cela, je le montre sans concession. La crudité des mots et des actes va ici à l’essentiel, parce que la maladie nous ramène aux besoins primaires.

Une écriture en écho...

Le scénario pose des éléments qui discrètement se répondent, même si le spectateur reste libre de son interprétation. Entre Flavie et Milan, ce sont les mêmes gestes de vie et de mort l’un vis-à-vis de l’autre, frôlant à deux reprises l’issue fatale. Le poème « La Mort des amants » de Baudelaire (extrait du recueil Les Fleurs du mal) se fait entendre à plusieurs reprises, comme une menace, à la dangerosité douce et poignante, qui inquiète et attire en même temps. Y résonne le thème des amants devenus deux « miroirs jumeaux », deux feux se réfléchissant, deux ressemblances confondues qui plongent ensemble dans leur perte, pour n’être plus que des alter egos. Dans le film, Flavie ne dialogue qu’avec Milan. Un parking de boîte de nuit suffira à définir son terrain de chasse. Je souhaite montrer cette jeune fille seule, si seule avec sa tendresse écorchée qui n’a aucun point d’attache puisqu’elle est la seule attache d’un enfant de soixante quinze ans.

J’ai choisi de transposer DUO en novembre 1989, au moment de la chute du Mur de Berlin, pour extraire un aspect positif de mon histoire en laissant la fiction opérer. J’aime l’idée qu’un peuple va enfin goûter à la démocratie pendant qu’une jeune fille reste prisonnière de son père. Ce parallèle avec le mur de Berlin est fondamental pour moi. La délivrance du peuple de Berlin, si improbable encore quelques semaines, quelques jours avant la chute du Mur, montre que l’impossible est possible. Comme ce « Je t’ » qui reste au fond de la gorge de Milan – si près pourtant d’être enfin dit. Comme cette femme rencontrée au marché où Flavie vend ses portraits, et dont la gentillesse efface d’un coup la mesquinerie du moment. L’avenir est ouvert et il m’a semblé important de ménager des respirations au sein d’une trame narrative serrée, parfois étouffante : Milan retrouvant un violon virtuel le temps d’un concerto de Schubert, Flavie qui s’entend dire par une inconnue « Un jour ça marchera pour vous » – phrase si banale … Désormais quelques pépites d’espoir jonchent le chemin de Flavie.

Une mise en scène qui se souvient et qui étreint …

Je veux révéler le passé de Flavie à travers des objets et des ambiances qui ont eu des conséquences sur sa construction psychique. Quand Flavie retrouve la boîte avec les polaroïds de femmes nues, elle plonge dans le souvenir où son père lui demandait de choisir la maîtresse avec qui il devait coucher. Ce n’est pas de l’inceste non… Mais il faut reconnaître qu’il y a une ambiguïté terrible dans cette demande et une violence inouïe faite à une fillette de dix ans. Dans cette séquence, Flavie réalise enfin pourquoi elle refuse sa féminité. Devant le corps nu de Nicole, elle prend conscience d’avoir vécu l’anormalité. Le décor de l’appartement du père est désuet. Milan a flambé son argent au jeu, les meubles et les peintures n’ont pas été changés depuis longtemps. Comme si le temps s’était arrêté.

Pour les extérieurs, nous serons vigilants : en 1989, pas de portable, pas d’écran à tous les coins de rue, certains modèles de voiture (R5 ou la Golfe) ramènent directement à ces années-là. Dans la boîte de nuit, je préférerai un environnement en pierre (ex : les caves du quartier latin à Paris), avec des petites pistes de danse plus en adéquation avec l’énergie de cette époque et non ces grands espaces anonymes que l’on trouve aujourd‘hui.

Découpage…

J’utiliserai des plans séquence à chaque fois que Flavie arrive chez son père. Parfois en caméra subjective, comme je suis dans le point de vue de Flavie en permanence, pour que le spectateur devienne ses yeux et découvre en même temps qu’elle ce qu’elle voit. Ces plans seront relativement courts mais ils indiquent une sorte d’accompagnement. Pour les échanges entre Flavie et son père, la caméra sera plus proche, presque intime. Pour introduire la tendresse, je ferai des inserts : la main de Flavie qui caresse son père, les épaules de Milan qui tressaillent, sa fille qui l’étreint frottement des peaux…Je veux être « en filiation » avec les comédiens, être le témoin de chacune de leurs émotions. La caméra s’arrêtera parfois sur un objet qui ramène Flavie à son enfance et qui la terrorise. Je vais travailler avec Dominique Colin (chef opérateur de Klapisch – Les Poupées russes, L’Auberge espagnole… – de Boukhrief – Le Convoyeur, Gardiens de l’ombre ...) Nous avons déjà beaucoup discuté du film et nous souhaitons que les éclairages soient naturels (Les Nuits Fauves de Cyril Collard, Fish tank d’Andrea Arnold) avec une caméra nerveuse qui sera aussi un témoin discret de la difficulté de Flavie à accepter la mort de son père

Au son…

Nous entendrons régulièrement les respirations trop rapides et jamais tranquilles de Flavie. Je rappelle avec le carillon (mélodie récurrente à la porte d’entrée de Milan) que Flavie entre en Enfer.

Casting…

Le choix de Daniel Duval m’offre la possibilité de bénéficier d’une palette émotionnelle infinie. Cet acteur possède la force, la fragilité, la retenue et l’impudeur. Milan est un personnage complexe. Daniel Duval a parfaitement la capacité de composer avec sa propre ambiguïté. Il est vital que le comédien ait l’énergie nécessaire pour interpréter ce père. Composer le rôle d’un vieillard qui semble lucide puis soudainement bascule dans un autre monde, nécessite une gymnastique mentale très éprouvante. Pour incarner Milan, il faudra néanmoins légèrement vieillir Daniel Duval.

Avant le tournage, je souhaite créer une rencontre entre deux acteurs qui doivent se faire confiance mutuellement. Sans cela, le film ne peut fonctionner. Ensemble ils devront construire une intimité. Je ferai donc des répétitions, en donnant des informations sur le passé des deux protagonistes afin de nourrir les comédiens avant de tourner.

En Conclusion...

Si je souhaite raconter cette histoire, c’est parce que je l’ai vécue. Quand je me suis retrouvée dans la situation de Flavie, j’ai dû y faire face seule. Comme elle, je ne possédais pas les armes de la maturité pour accepter ce que j’endurais. Malgré cette vulnérabilité, mon instinct de survie m’a sauvée. Aujourd’hui j’ai une énergie incroyable et une force de vie qui sont nées de cette période. Je n’ai aucun regret, j’ai tellement appris.